mercoledì 16 maggio 2018

Deux autres appels du joueur d’orgue avaient eu lieu depuis lors et une demi-heure s’était écoulée. De toutes les choses que nous avons racontées, ici et au précédent chapitre, rien n’avait transpiré dans le bal où le plaisir, au contraire, dominant de vagues préoccupations, prenait franchement le dessus.
Nous ne prétendons apprendre à personne qu’après une certaine heure et une fois franchi un certain degré dans l’échelle d’opulence, une fête ne s’aperçoit absolument pas de l’absence des maîtres de la maison. Cinq conviés sur dix, normalement, sont destinés à ne pas les voir de toute la nuit.
La porte du couloir conduisant des appartements de M. Schwartz aux bureaux, en passant par le logis de M. Champion, était ouverte. André Maynotte en passa le seuil le premier. L’ancien commissaire de police et le magistrat suivirent. Les lampes qui d’ordinaire éclairaient ce corridor étaient éteintes. Une lueur faible venait seulement derrière eux par la porte du vestibule. Ils marchaient tous les trois en silence. Le couloir avait toute la longueur de la cour. Arrivé à moitié chemin, André s’arrêta et dit :
– Vous faites trop de bruit, messieurs ; celui qui est là ne parlera point s’il me sait accompagné.
– Où nous menez-vous ? demanda le conseiller dont la voix était calme.
– Je dois vous prévenir que je suis armé, ajouta non sans émotion l’ancien commissaire de police.
– Moi, je suis sans armes, dit André. Il poursuivit, répondant au conseiller :
– Je vous mène à la connaissance de la vérité, touchant un crime que vous eûtes à juger autrefois, et un autre crime que vous aurez à juger demain, le vol de la caisse Bancelle, le meurtre de la comtesse Corona.
– Vous fûtes condamné pour l’un, vous êtes accusé de l’autre, murmura le magistrat.
– L’hôtel Schwartz est cerné par vos agents, prononça lentement André. Je n’ai ni le pouvoir ni la volonté de fuir.
On ne répliqua point. Il continua sa route. Ses deux compagnons étouffèrent le bruit de leurs pas.
Nous avons dû dire quelque part que les somptueux bureaux de M. le baron Schwartz, établis au rez-de-chaussée des bâtiments considérables qui donnaient sur la rue d’Enghien, avaient leurs caisses de recettes et dépenses courantes, parlant au pluriel, car la maison centralisait plusieurs entreprises distinctes. La fameuse caisse de l’entresol, dite principale et centrale, était comme l’âme universelle de ce grand corps et agglomérait accidentellement les fonds des diverses entreprises.
C’étaient les finances de la maison Schwartz, proprement dites, placées sous les garanties immédiates d’un homme capable et tout particulièrement sûr, M. Champion. Capacité ne signifie pas du tout intelligence ; c’est un mot qui renferme toujours une réserve de spécialisme quelconque. Sur la place de Paris, il n’y avait pas de comptable mieux accrédité que M. Champion. Dans la circonstance où nous sommes, c’était la caisse principale qui avait reçu les énormes réalisations opérées par le banquier dans ces derniers jours et dont le motif restait un mystère pour M. Champion.
Le couloir où nos trois personnages sont engagés aboutissait à une double porte très parfaitement close, mais dont M. Champion n’avait pas fait mention dans son poème descriptif, récité aux voyageurs de la patache, parce que cette porte était à l’usage exclusif de M. le baron Schwartz. André Maynotte avait les clefs des deux serrures qu’il ouvrit successivement avec précaution. Aucun bruit ne témoigna qu’on l’eût entendu de l’intérieur.
Il entra, toujours suivi de ses deux compagnons, et les battants étant retombés d’eux-mêmes, tous les trois se trouvèrent plongés dans une obscurité complète.
Je dis complète, car M. Champion nous a appris que les fenêtres de l’entresol avaient des fermetures de magasin.
Cette nuit profonde, cependant, ne devait pas durer depuis longtemps : une odeur de bougie éteinte flottait dans l’air et dénonçait la présence d’un être humain.
Pour André Maynotte, du moins, c’était là un signe certain. Il chercha et trouva la main de ses compagnons qu’il pressa en silence, indiquant par un mouvement expressif qu’ils avaient assez marché. Puis il continua d’avancer seul. La porte du corridor s’ouvrait dans la pièce même, décrite par M. Champion et dans laquelle se trouvait la fameuse caisse à défendre, que jamais nous n’avons vue mais qui joua un rôle si important au début de ce récit, seulement cette porte s’ouvrait en dehors de la grille, qui aurait été installée autrefois, lors de la naissance d’une compagnie célèbre dont les actions, recherchées avec fougue, réclamèrent cette fortification supplémentaire.
La pièce était très vaste, quoique basse d’étage. Elle servait de chambre à coucher au garçon, séduit par les charmes de Mazagran et dont le lit se dressait chaque soir en travers du coffre-fort. À droite et à gauche étaient situées les chambres de M. et Mme Champion.
En tâtonnant, André trouva l’ouverture de la grille. Il la franchit, et, repoussant les deux battants du même coup, il la ferma. Ce bruit de ferraille retentit fortement dans le silence.
– Bon ! dit André à demi-voix, j’ai laissé retomber la trappe. Il fait noir comme dans un four.
C’était l’accent de Trois-Pattes et le ton d’un homme qui se parle à lui-même.
L’ancien commissaire de police et le conseiller restèrent immobiles auprès de l’entrée. Ils ne reconnaissaient plus la voix de celui qui venait de leur parler.
Trois-Pattes toussa, tâtonna et reprit brusquement :
– Dites donc, si vous êtes là, ne faites pas le mort. Je ne suis pas venu pour jouer à cache-cache, patron !
– Je suis là, gronda une voix sourde vers le fond de la pièce, et que le diable nous brûle tous ! Je suis pris au piège comme un loup !
– Quel piège ? demanda Trois-Pattes. Vous n’aviez donc pas le brassard ?
Pour être attentifs, nos deux témoins, invisibles et muets, n’avaient certes pas besoin d’excitation. Cependant ce dernier mot, le « brassard », les heurta du même choc, et malgré eux ils firent un pas en avant.
– J’ai entendu quelque chose, dit la voix du fond avec une subite inquiétude.
Mais déjà on pouvait ouïr distinctement le frôlement d’un corps rampant sur le parquet. Trois-Pattes était en route. La voix du fond reprit :
– J’ai le brassard, mais c’est le brassard qui m’a pris… ce scélérat de Bruneau creusait une contre-mine. C’est lui qui aura aposté la jeune fille sur mon chemin. Le drôle est forgeron ; il a mis un attrape-nigaud dans le brassard… et chaque fois que je veux retirer mon bras je m’enfonce un cent d’aiguilles jusqu’à l’os !
– Tiens, tiens ! fit Trois-Pattes qui marchait toujours, alors, c’est vous le nigaud !
Il n’eut pour réponse qu’un juron, exprimant énergiquement la souffrance et la colère.
– Tout le reste marche comme sur des roulettes, reprit l’estropié. On danse là-bas que c’est une bénédiction, et les histoires en question circulent… Vous savez, les brûlots ?
– Si je pouvais, je me couperais le bras, grinça Lecoq.
– Faut un homme du métier pour cela, dit Trois-Pattes froidement, et un bon outil… Notre mécanique roule au-dedans comme au-dehors : la jeune Edmée Leber, nos trois jeunes gens… enfin tout !
– Sais-tu quelque chose de Bruneau ? demanda Lecoq.
– Néant. Celui-là, vous auriez peut-être mieux fait de l’acheter, coûte que coûte.
– C’est toi qui étais chargé de surveiller… c’est toi qui es cause…
– Mon bon monsieur Lecoq, interrompit Trois-Pattes, moi je suis de votre bord ; mais quand les camarades vont venir, s’ils vous trouvent là, gare aux couteaux ! Ils devineront bien que vous avez voulu faire tort à l’association.
– Je suis le Maître, dit Lecoq. Peux-tu te hisser jusqu’à moi pour essayer de démonter le brassard ?
– Nenni-da ! vous n’êtes pas le Maître ! répliqua l’estropié. Je vais tâcher de vous tirer d’affaire tout de même. Pour sûr, vous n’êtes pas à la noce, ici !
Le pied de M. Lecoq, qui tâtonnait comme une antenne dans l’obscurité, rencontra en ce moment le flanc de Trois-Pattes. La gymnastique des yeux, qui s’habituent à l’ombre, ne pouvait rien contre cette nuit complète. M. Lecoq reprit d’un ton bonhomme et caressant :
– Tu es mon ami et tu sais bien que j’ai toujours eu l’intention de faire ta fortune… Lève-toi !
– Ma fortune ! répéta Mathieu. Hum ! hum ! patron ; avec vous, mieux vaut tenir que courir… On dit ça.
Une sorte de gémissement annonça l’effort qu’il faisait pour se redresser.
– Passe de l’autre côté, fit Lecoq. Il me reste un bras pour t’aider.
Trois-Pattes, accroché à ses vêtements, se hâtait, comme un nageur qui, le corps dans l’eau, veut gravir une berge escarpée. Il semblait y aller de bon cœur.
M. Lecoq, dès qu’il put le saisir par le drap de sa redingote, l’enleva d’une puissante impulsion.
– Vous êtes fièrement fort, patron ! dit l’estropié avec admiration.
– Tu n’as pas ta veste de velours… murmura Lecoq d’un ton soupçonneux.
– Pour aller en société… commença Trois-Pattes bonnement.
– Tu as pu t’introduire à l’hôtel ?
– Vous savez, on passe un peu partout.
Il souffla bruyamment et acheva comme étouffé par un spasme de brutale exaltation :
– Ah ! ah !… ah ! dame !… Le cœur n’est pas paralysé, patron. Ça se déshabille bien, vos dames honnêtes. Celles qui ne sont pas honnêtes ne m’ont jamais montré tant de peau blanche et rose !
– Farceur ! dit M. Lecoq. Vas-tu t’en donner quand tu seras riche ! N’appuie pas sur mon bras droit, malheureux !… Mais pourquoi as-tu dit tout à l’heure : « Nenni-da, vous n’êtes pas le Maître ! »
– Parce que le Maître, répliqua Trois-Pattes, est celui qui possède le scapulaire et le secret.
– J’ai les deux.
– Vous n’avez ni l’un ni l’autre, patron… La comtesse était une belle femme.
– Tu me gardes rancune pour ce coup-là, hé ?
Trois-Pattes répondit évasivement :
– Que vaut une belle femme morte !
Et il toussa, comme s’il eût voulu ponctuer pour ses compagnons invisibles le premier aveu de M. Lecoq.
– Seulement, reprit-il, ce coup-là ne vous a servi en rien. Un autre a le scapulaire et le secret.
– Qui, cet autre ?
– Dites donc, patron, s’écria subitement l’estropié, la caisse est ouverte, et, en avançant la main, je viens de sentir les liasses de billets. C’est doux. Il y en aurait qui vous planteraient là et qui s’en iraient riches !
M. Lecoq eut un rire rauque.
– Te crois-tu donc libre ? murmura-t-il.
Les reins de Trois-Pattes sentirent la vigoureuse pression de sa main.
– Patron, ne serrez pas trop fort ! intercéda-t-il. Je suis une pauvre créature.
Mais il ajouta d’un accent étrange :
– Quoique un homme robuste, dans votre position, ne vaille pas un éclopé comme moi. Raisonnons : vous n’avez qu’une main ; si vous ne me lâchez pas, je peux vous poignarder à mon aise, et, si vous me lâchez, bonsoir les voisins !
La respiration oppressée de Lecoq siffla dans sa poitrine.
– En sommes-nous là, bonhomme, hé ! gronda-t-il ; tu oublies une troisième alternative : au premier mouvement que tu fais, je te soulève et je te brise le crâne contre la caisse.
– Et puis vous attendez, l’arme au bras, on peut le dire, riposta Trois-Pattes en ricanant, l’arrivée des camarades d’un côté, l’entrée des corbeaux de l’autre… Car ce diable de Bruneau a dû fouiller en long et en large son chemin de taupe. On vous regardait là-bas, dans le bal, surtout le chef de division Schwartz et le conseiller Roland, comme s’ils avaient su que vous aviez la bonté de vous occuper d’Etienne Roland et de Maurice Schwartz, leurs fils, en même temps que de M. Michel et de la jeune Edmée Leber.
– Tu veux celle-là ! s’écria Lecoq avec rage.
Trois-Pattes répondit :
– J’aime les femmes !


XII – Le brassard ciselé

 
Un instant, la tête de Lecoq resta penchée sur sa poitrine. La conscience de son impuissance le tenait comme une main de fer qui lui eût serré la gorge. Il pouvait tuer, il le croyait, du moins, mais il ne pouvait pas se sauver. Et la venue de cet auxiliaire ambigu ressemblait à une suprême menace.
– Tu es le plus fort, dit-il, comptons. Que veux-tu ?
– Oh ! répliqua Trois-Pattes, nous nous arrangerons toujours bien ensemble.
– Je t’offre deux cent mille francs du premier coup… Mais je veux savoir.
– Deux cent mille francs ! Jamais je n’ai vu tant d’argent ! Savoir quoi ?
– Comment es-tu ici ?
– J’ai mes petits moyens. J’ai pris les clefs dans la chambre de M. le baron Schwartz.
– Et pourquoi es-tu venu ?
– J’ai trouvé que vous étiez trop longtemps à la besogne.
– Tu es seul ?
– Vous savez bien que je ne me mêle jamais.
– Veux-tu me délivrer ?
– C’est mon devoir et mon intérêt.
– Tu dois être adroit…
– Comme un singe, parbleu !
– Tu es assez haut pour agir ?
– Je suis supérieurement placé.
– Tâte ma poche.
– Voilà ! dit Trois-Pattes en avançant la main.
– Pas celle-ci ! s’écria vivement M. Lecoq.
– Ah ! fit Trois-Pattes, il y a donc quelque chose de bon dans celle-ci ?
– Mon tournevis est dans l’autre.
– Nous ne voyageons pas sans nos trousses, patron, à la bonne heure !
– L’as-tu ?
– Je l’ai ; ne bougez pas. C’est drôle tout de même l’histoire de ce brassard ! André Maynotte rirait bien s’il était ici à ma place.
Il s’interrompit pour demander :
– Vous souvenez-vous, patron, vous m’avez dit une fois : « Sans ce Bruneau, je t’étranglerais. » L’idée vous avait poussé que j’étais André Maynotte, pas vrai ? Si vous n’aviez pas éteint votre lanterne, on verrait à faire mordre le bon ! voilà !
– Vous me faites mal ! gronda Lecoq avec angoisse.
– Patience ! ne bougez pas. J’y suis !
L’acier grinça : il y eut un silence. Trois-Pattes travaillait, contenu toujours par la main de M. Lecoq qui allait se fatiguant. Les deux témoins de cette scène invisible, mais dont la parole avait fait jusqu’alors deviner les moindres détails, restaient immobiles et muets.
– On danse toujours là-bas, reprit Trois-Pattes ; voilà une vis d’arrachée. Combien y en a-t-il ? Onze ! Cela durera du temps.
– Il ne faut pas que cela dure, s’écria Lecoq, sans cacher son martyre ; hâtez-vous, au nom du diable !
– Je me hâte, patron. Avez-vous pu faire l’échange des faux billets contre les bons ?
– Non, les faux billets sont à mes pieds.
– Voulez-vous que j’opère la substitution ?
– Non… continuez votre besogne !
La voix de Lecoq, brève et dure, annonçait une fièvre intense. Il reprit, dans le besoin qu’il avait de parler :
– Quand je vous ai entendu entrer, j’allais faire ce que vous êtes en train d’essayer. Mais vous n’allez pas ! donnez-moi cela !
– Seconde vis arrachée ! fit Trois-Pattes. Un soupir souleva la poitrine de Lecoq.
– J’ai éteint ma lanterne à tout hasard, reprit-il, ne sachant pas qui pouvait ainsi venir.
– Vous êtes un homme prudent, patron, et avisé. Voici la troisième vis. On dirait que j’ai fait ce métier-là toute ma vie !… Elle est bonne, dites donc, l’idée de cet André Maynotte : avoir mis des hameçons plein le brassard ! La chose vous avait si bien réussi là-bas à Caen… Il savait donc aussi que M. Schwartz avait acheté la caisse Bancelle ?
– Voilà dix-sept ans qu’il me suit, comme un sauvage suit la piste d’un ennemi ! gronda Lecoq. La quatrième vis tient donc bien dur, bonhomme ?
Pour la seconde fois, Trois-Pattes toussa. Il y avait un second aveu, à tout le moins implicite. Lecoq ne protestait point contre ces mots : « La chose vous avait si bien réussi, là-bas à Caen ! »
– Des fois, dit Trois-Pattes, un peu de rouille… J’ai idée que ce coquin-là s’était glissé dans l’association, non pas pour voler, mais pour vous approcher de plus près !
– Sans Fanchette… commença Lecoq dont les dents grinçaient. Il ajouta : dépêche, garçon ! Le colonel était le Maître, et le colonel ne voyait que par les yeux de la comtesse Corona.
– Oui, oui. Il a fait sa dernière affaire, le pauvre brave homme, mais ce n’est pas lui qui se serait laissé prendre par la patte ! Quand on s’est servi une fois d’une recette… Vous lâchez la main, patron ?
– Je ne t’aurais jamais cru si lourd que cela ! dit Lecoq.
– Tenez bon ! voici la cinquième vis… et dire qu’ils avaient exposé l’objet chez la mère de la jeune Edmée, comme une relique !
– Tu m’impatientes quand tu prononces ce nom-là !
– Juste en face de votre fenêtre ! acheva l’estropié. Tout exprès pour vous tenter ! Vous bougez, et voilà une goutte de votre sueur froide qui me tombe sur le front… Voulez-vous vous reposer un petit peu ?
Un son argentin vibra dans la nuit. La pendule invisible tintait une demie.
– Non ! répliqua Lecoq d’une voix farouche. Marche !
– Alors, tenez bon ! Je bavarde pour vous amuser un petit peu, savez-vous ? Les arracheurs de dents sont comme cela… Je comprends bien pourquoi vous m’avez fait arranger votre mécanique, là-bas, à L’Épi-Scié, de manière à mettre la police sur les talons de ce Bruneau ! Ah ! quel coquin ! comme il vous a roulé ! Je comprends bien aussi pourquoi vous voulez englober les Leber. Je ne dis plus la jeune Edmée, puisque cela vous crispe les nerfs. Je comprends même le Michel, s’il est le fils d’André Maynotte… Mais pourquoi perdre les deux autres blancs-becs ? Etienne et Maurice ?
– La vraisemblance, répondit Lecoq. Ils ont fait partie de la maison Schwartz : ils doivent connaître les êtres. La réunion de ces six personnes, André Maynotte, les deux Leber, Michel, Etienne et Maurice, était un trait de génie. À des degrés divers, et pour des causes différentes, il y a présomption contre eux tous : la loi mathématique de l’association des Habits Noirs ici rigoureusement observée. C’était plus fort que le procès de Caen !
Trois-Pattes riait bonnement, et cela le fit tousser.
– Oui, oui, dit-il. Tenez bon, nous sommes au septième clou. À l’école de droit, les Habits Noirs auraient la médaille. Seulement, il y a le cent d’aiguilles… Et si c’est André Maynotte qui vous a joué ce bon tour-là, il aura bien pu pousser une pointe jusqu’à la préfecture et dénoncer l’association.
– Je n’en peux plus ! fit Lecoq avec un gémissement.
Trois-Pattes s’accrocha à ses habits comme si, n’étant plus soutenu, il eût en frayeur de tomber. M. Lecoq étira et secoua le bras qu’il avait libre.
– André Maynotte, répondit-il en étanchant la sueur de son front, a deux ou trois licous autour de la gorge. Sans cela, le colonel aurait eu beau dire et beau faire, André Maynotte serait depuis longtemps au fond du canal… Reprends ta besogne, je tiens bon ; auquel en es-tu ?
– Au neuvième.
– Attends !
Il y eut un moment d’arrêt, et Trois-Pattes demanda :
– Est-ce que vous avez entendu quelque chose, patron ?
M. Lecoq avait tressailli de la tête aux pieds.
– Non, répondit-il d’une voix altérée ; mais…
– Mais quoi ?
Trois-Pattes sentit la main de son compagnon passer rapide et tremblante sur son crâne et sur ses joues. M. Lecoq acheva d’un accent épouvanté :
– Qui êtes-vous ?
L’estropié saisit sa main en éclatant de rire.
– Pas de bêtises, patron ! s’écria-t-il. Voilà que vous avez idée de jouer au couteau !
– Qui es-tu ? répéta Lecoq, faisant effort pour dégager sa main. Trois-Pattes, tout en luttant, riait comme malgré lui.
– Il n’est donc pas permis de se rapproprier pour aller dans le monde ? dit-il. Je me suis fait raser et tondre, patron : nous avons perdu cinq minutes.
Lecoq reprit sa position première en grondant et dit :
– Tu as raison. Marche !
– Vous savez pourtant bien que c’est moi, patron ! fit l’estropié qui recommença aussitôt sa besogne.
– Je donnerais vingt-cinq sous, bonhomme, répliqua Lecoq essayant de railler, pour te voir ainsi tondu et rasé ! Tu dois être drôle !
– Ça pourra venir, patron. Nous sommes au dixième clou. Moi qui ne suis pas si riche que vous, je donnerais moitié : douze sous et demi, pour connaître les trois licous que ce coquin de Bruneau a autour de la gorge. Ne bougez pas et tenez bon.
– Le premier, répliqua complaisamment Lecoq, le dernier par ordre de dates, c’est l’accident de la comtesse Corona… va ! ton Bruneau serait bien reçu à la préfecture ! Le second, c’est sa condamnation de Caen qui pèse sur lui comme au premier jour ; le troisième enfin, et le meilleur des trois, c’est la condamnation de sa femme…
– Bah ! l’interrompit Trois-Pattes. La baronne Schwartz n’est plus sa femme !
– Il n’a jamais cessé de l’aimer.
– Vous croyez ? Baissez un peu le coude.
– J’en suis sûr.
– Depuis dix-sept ans ! Quelle constance !
– Il y a des troubadours ! fit M. Lecoq. Sa voix changea pendant qu’il prononçait ces mots. Et presque aussitôt après, comme s’il se fût complu désormais à parler, il ajouta :
– Sans l’idée que nous eûmes, le colonel et moi, de lui donner le change en dirigeant ses soupçons sur le Schwartz, qui sait ce qu’il eût tenté contre nous ? C’est un mâle, après tout. Il a su éviter la potence à Londres, comme le bagne en France. Mais, contre deux lapins comme moi et le colonel, il faut plus qu’un mâle. Sans l’approcher, nous fîmes tomber une charretée de sable dans ses yeux : le baron Schwartz était à Caen la nuit du vol, Maynotte le savait ; le baron Schwartz, un an après, avait quatre cent mille francs quand il épousa Julie. D’un autre côté, ce mariage était la sauvegarde de Julie. Julie avait une fille. Elle aimait peut-être son nouveau mari…
– Vertuchoux ! cette raison-là m’aurait brûlé le sang, à moi !
– Il y a des chiens de terre-neuve, des prix Montyon… des imbéciles !
Certes, M. Lecoq n’était pas un imbécile ; il avait fait ses preuves comme comédien, mais à de certaines heures l’émotion victorieuse dompte les habitudes diplomatiques les plus invétérées. Les paroles prononcées par M. Lecoq étaient bonnes et bien choisies pour dissimuler la suprême agitation qui le poignait. Seulement, il les prononçait mal et les tressaillements de ses muscles démentaient sa tranquille loquacité.
Sa voix chevrotait, pendant qu’il parlait trop ; il y avait en toute sa manière d’être depuis une minute environ une fièvre qui n’était plus celle de l’impatience, et, malgré l’obscurité impénétrable, une menace terrible se dégageait de lui. Trois-Pattes semblait ne point percevoir ces signes d’une tempête prochaine. Il travaillait consciencieusement et toujours. Mais pourquoi cette tempête menaçait-elle ?
Depuis une minute, le bras libre de M. Lecoq ne se fatiguait plus. Sa main robuste serrait toujours les reins de l’estropié, mais le sens de son effort avait changé, de telle sorte que cet effet devenait impuissant à soutenir Trois-Pattes. Cette transformation s’était opérée graduellement et de parti pris. C’était une épreuve. Et l’estropié, qui n’était plus soutenu, l’estropié, qui aurait dû s’affaisser sur ses jambes mortes, restait debout !
Voilà pourquoi M. Lecoq parlait beaucoup, comme tous ceux qui éprouvent un grand trouble. Et voilà pourquoi, tandis qu’il parlait, sa voix altérée tremblait.
Qui était cet homme ? Pour quelle lutte atroce et aveugle cet homme lui rendait-il son bras prisonnier ?
C’était peut-être un ami, car, de la part d’un ennemi, le travail accompli par Trois-Pattes eût été un acte de pure folie. Mais ce n’est pas la philosophie de tout le monde qui guide les gens comme M. Lecoq, et dans le doute ils ne s’abstiennent pas.
D’ailleurs, un éclair venait de luire à l’esprit de M. Lecoq. Il y a des fantômes qu’on voit partout, et parmi ces ténèbres épaisses, le fantôme d’André Maynotte avait ébloui les yeux de Toulonnais-l’Amitié.
Trois-Pattes, sentant toujours à ses reins la pression de cette main robuste, ne devinait peut-être pas. Il toussa, comme s’il eût voulu souligner le dernier aveu, puis il dit :
– Patron, donnez pour boire, la besogne est achevée. L’ancien commissaire de police et le magistrat entendirent en effet le son métallique du brassard, qui grinça en s’ouvrant. Puis, tout de suite après, une voix étranglée cria :
– Tiens ! voici pour boire !
Malgré la promesse qu’ils avaient faite, les deux témoins de cette scène s’élancèrent vers la porte de la grille et tentèrent de l’ouvrir. Ils avaient vu, non point avec leurs yeux aveuglés par la nuit, mais avec leur instinct, aiguisé par la longue attente, ils avaient vu Lecoq profitant de sa délivrance pour poignarder André Maynotte.
Et ils ne s’étaient point trompés.
D’un mouvement rapide comme l’éclair, Lecoq, après avoir lâché les reins de son libérateur, lui planta un coup de couteau à la hauteur de la poitrine. Son couteau rencontra le vide, pendant qu’il prononçait les paroles que nous venons d’écrire, et la voix de l’estropié répondit au ras du sol :
– Patron ! vous m’avez laissé tomber !
Lecoq, guidé par le son, se jeta sur lui à corps perdu.
– Eh bien ! eh bien ! dit encore la voix calme de Trois-Pattes à plusieurs mètres de distance, est-ce ainsi que vous me remerciez, patron !
M. Roland secoua la porte qui résista. M. Lecoq ouït le bruit et bondit de ce côté. Il vint, dans sa fureur, se heurter contre le grillage où il croyait trouver sa victime.
– Ici, fit alors Trois-Pattes comme on parle à un chien. Ici, Toulonnais-l’Amitié ! on t’attend !
Cette fois, la voix sortait à hauteur d’homme. M. Lecoq bondit de nouveau en poussant un rugissement rauque. Le prétendu Trois-Pattes le reçut de pied ferme ; il y eut un choc sourd, puis le bruit d’une lutte violente.
Foudroyante, devrions-nous dire, car elle ne dura qu’un instant. Un râle passa dans les ténèbres.
– Est-ce vous, monsieur Maynotte ? demanda le conseiller malgré lui. Êtes-vous blessé ?
– C’était donc bien lui ! grinça celui qui râlait…
– C’est moi qui ai le pied sur la gorge du coquin, répondit André, donnant toute la mâle ampleur de sa voix. Soyez sans inquiétude.
M. Roland reprit après un silence :
– Ne le tuez pas, cela regarde la justice.
Et André Maynotte répondit :
– Je n’ai pas confiance en votre justice, mais je ne tuerai pas.
La pendule invisible sonna deux heures. C’était l’instant fixé par M. Mathieu pour l’entrée en scène de ses deux premiers sujets : Cocotte et Piquepuce.
Un faible grattement se fit à la porte principale qui s’ouvrit aussitôt. Les fausses clefs étaient bonnes et l’on s’en servait comme il faut.
– Fera-t-il jour demain ? fut-il demandé tout bas.
– S’il plaît à Dieu, répondit-on de même.
– Est-ce vous, patron ?
Il n’y eut point de réplique, mais deux cris s’étouffèrent sous le bâillon, pendant qu’un flot de lumière inondait le logis de M. Champion. Cette lueur soudaine montra Piquepuce et Cocotte déjà garrottés. Leurs visages étonnés disaient clairement qu’ils ne s’attendaient pas à ce funeste accueil. Derrière eux, des têtes d’agents moutonnaient dans le salon de M. Champion et se tendaient curieusement en avant.
Parmi ces braves têtes, vous eussiez reconnu sans doute deux ou trois profils de nos joueurs de poule. Comme tous les endroits où l’on conspire, l’estaminet de L’Épi-Scié contenait sa quote-part de loups apprivoisés.
Mais ceci est le détail. La lumière éclairait des visages et des choses qui nous importent bien autrement.
D’abord la caisse Schwartz, l’ancienne caisse Bancelle, énorme et lourde armoire de fer que nous voyons pour la première fois, quoiqu’elle ait servi de pivot à notre récit. Sa porte grande ouverte présentait une épaisseur métallique de quatre doigts et semblait faite pour défier le canon. Un luxe surabondant de gigantesques serrures, dont l’acier poli brillait, formait saillie au revers du battant, et croisait en tous sens ses pênes aux arêtes tranchantes. À l’extérieur, immédiatement au-dessus des trois plaques de cuivre doré qui servaient au jeu de la « combinaison », un système de griffes articulées qui, à l’état normal, devaient être contenues et cachées dans l’épaisseur du panneau, sortait d’un pertuis carré et soutenait encore le brassard ciselé, éventré dans sa longueur comme la carapace d’un homard, fendu par un coutelas expert.
Méprisant un instant les lois de la perspective, nous nous approcherons du brassard pour examiner de près le mystérieux travail opéré par André Maynotte, à la forge voisine de l’estaminet de L’Épi-Scié, la nuit précédente. Le brassard, monté sur cuir de Cordoue, formant doublure et coussin à l’intérieur, avait été dévissé cette nuit-là, et muni, dans la partie qui protégeait l’avant-bras, d’un triple collier de tiges d’acier, libres et ouvrant avec le plan intérieur du gantelet un angle peu considérable. Au moment où le bras entrait, ces tiges, sollicitées dans le sens de leur pose, se couchaient ; mais si le bras voulait sortir, au contraire, ces tiges, prises à rebrousse-poil, hérissaient leurs pointes acérées et mordaient : chaque effort les relevant d’autant et causant à la fois les cent piqûres.
M. Lecoq avait fait des efforts, car le parquet, immédiatement au-dessous de cet étrange appareil, était baigné de sang. Dans le sang et autour du sang, quatre liasses de billets de banque français de mille francs, grosses chacune deux fois comme un exemplaire du monumental Almanach Bottin, gisaient.
C’étaient les billets faux, destinés à devenir la proie de l’association des Habits Noirs, après l’enlèvement des vrais billets par M. Lecoq seul ; cet homme ingénieux s’attribuait ainsi la part du lion, tout en ayant l’air d’abandonner à ses frères, comme don de joyeux avènement, la totalité de la capture. Et cette pierre portait deux coups, selon le dogme fondamental de la Merci. Chaque billet faux devenait entre les mains des affiliés un lambeau de la robe de Nessus. L’intérêt de Lecoq, riche désormais et désireux de monter à des niveaux supérieurs, était d’anéantir l’association des Habits Noirs. Il faisait sauter le navire, après s’être mis au large.
L’intérieur de la caisse était bourré de billets : ceux-là sincères et qui devaient hisser M. Lecoq au rang de protecteur d’un prince.
Notez que, sans l’intervention de Trois-Pattes, Lecoq eût accompli d’emblée ce vol hardi et merveilleusement combiné. La maison Schwartz, la police et les Habits Noirs eux-mêmes n’y auraient vu que du feu. Les soupçons, habilement détournés, se seraient portés sur ceux qu’il avait marqués d’avance pour payer à la loi cette nouvelle dette, et le brassard, faux témoin pour la seconde fois, eût fourni un pendant aux débats de la cour d’assises de Caen. Toutes les mesures étaient prises ; il savait par cœur cette caisse qu’il avait deux fois brocantée, et qui était son cheval de Troie ; il avait le temps ; il était passé maître en fait de serrurerie, et il eût été loin déjà, c’est-à-dire se pavanant dans les salons Schwartz, au coup de deux heures, fixé pour l’attaque de Cocotte et de Piquepuce.
Quant au baron, il ne devait s’occuper de sa caisse qu’au moment de partir, c’est-à-dire après le bal.
Et pourquoi partir ? M. Lecoq avait fait naître la panique dans un but qui se trouvait atteint. La maison Schwartz possédait d’immenses ressources ; l’abandon de son chef pouvait la tuer, mais non un déficit de quatre millions. Lecoq était là pour ressusciter le courage qu’il avait brisé. L’alliance était signée, un avenir nouveau s’ouvrait. Pendant qu’un inextricable procès allait s’entamer, englobant à la fois les Habits Noirs et tous ceux que M. Lecoq voulait perdre, M. Lecoq, dominant cette obscure mêlée à des hauteurs héroïques, manœuvrait sa grande affaire politique et se réservait d’apparaître à quelque solennel instant comme le Deus ex machina.
Il est de justice qu’une certaine latitude soit accordée à quiconque plonge dans les profondeurs du gouffre social pour rendre à la civilisation un signalé service. M. Lecoq, une fois posé en audacieux chevalier errant, s’étant donné mission d’étouffer dans une terrible étreinte l’association des Habits Noirs, avait conquis évidemment ce privilège des Curtius qui ne sont point jugés selon la loi commune. Qui veut la fin veut les moyens. Pour combattre les bandits, il faut entrer dans la forêt. Curtius avait vu le roi ; l’opinion commune riait encore de cela, mais elle s’émouvait et parlait ; Curtius avait quatre millions de plus qu’hier : Curtius tenait dans sa main la gorge du chef d’une gigantesque maison qu’il pouvait étrangler ou relever, Curtius planait à cent coudées au-dessus de son dangereux passé, et le jeune duc, au profil bourbonien, arrivant sous son aile, muni de titres capables de faire chanceler la plus robuste crédulité, possédant des fidèles au faubourg Saint-Germain, ayant pour lui l’hésitation d’un parti, le prestige d’une tradition, le caprice d’un souverain : tout cela doublé d’or, car Lecoq et le baron Schwartz allaient être d’accord pour jouer leur va-tout sur cette chance féerique ; ce jeune duc, disons-nous, comparse en Notre-Dame, était sur le point de passer grand rôle tout d’un coup et d’avoir, en vérité, sa page dans cet autre drame qu’on feuillette avec respect parce qu’il s’appelle l’Histoire…
Seulement, le pied de notre Curtius avait glissé en remontant de l’abîme où l’on gagne l’auréole ; il avait nom M. Lecoq comme devant ; moins que cela, il avait nom Toulonnais-l’Amitié ; ce n’était qu’un vulgaire coquin, puisqu’il n’avait pas réussi, et la lueur pénétrant dans le bureau montrait son visage noir de sang, tandis qu’il se débattait vainement sous le talon d’André Maynotte, appuyé contre sa gorge.


XIII – La caisse Bancelle

 
André Maynotte était debout, tenant à la main le couteau qu’il avait arraché aux doigts crispés de Lecoq. Celui-ci, doué de la vigueur et de l’agilité que nous connaissons, et de plus, armé du long stylet corse, avait dû être terrassé par une puissance physique bien terrible, car il gisait sur le parquet comme une masse inerte. Sa face congestionnée, marbrée de noir et livide, était effrayante à voir. Ce n’était plus ce faiseur fanfaron, moqueur, effronté, rondement cynique, et ne manquant même point d’une certaine gaieté brutale. Le masque avait glissé sur le visage de l’Ajax des Habits Noirs. Le masque tombé laissait voir l’épilepsie enragée d’un scélérat vaincu.
Son poignet droit portait les traces sanglantes du brassard, sa chemise déchirée montrait à son cou les deux énormes meurtrissures qui l’avaient jeté bas après une lutte de quelques secondes. Il ne bougeait plus ; ses mains convulsives semblaient adhérer au parquet où ses ongles s’enfonçaient ; le souffle sortait pénible et sifflant de sa poitrine. Ses yeux demi-fermés disparaissaient dans l’ombre de ses sourcils violemment rapprochés, laissant sourdre par intervalles une lueur rougeâtre. Le pied d’André le tenait cloué au sol.
La série des événements que nous venons de raconter s’était déroulée avec une rapidité si grande qu’au moment où nous montrons l’intérieur du bureau de M. Champion, éclairé par les lumières venant du salon de ce même pêcheur remarquable, les vibrations de la pendule qui avait sonné deux heures étaient encore dans l’air. André jeta un regard vers la porte ouverte, au-delà de laquelle des têtes curieuses se penchaient avidement ; il ramena ses yeux sur Lecoq, immobile comme un mort ; André se méfiait et veillait.
– Ayez un flambeau, dit-il.
M. Roland prit lui-même une lampe des mains de l’agent le plus proche.
– Que cette porte soit fermée ! ajouta André. Vos agents doivent éteindre leurs lumières et attendre en silence : d’autres malfaiteurs viendront se prendre au piège.
Un imperceptible mouvement agita les lèvres de M. Lecoq. Était-ce une lueur d’espoir qui rentrait en lui ?
L’ancien commissaire de police obéit comme avait fait le conseiller. On eût dit qu’André Maynotte était ici pour donner des ordres. Il se tenait droit, et, sans le savoir, il gardait en effet l’attitude du commandement : ses yeux brillaient d’un éclat tranquille ; sa joue était pâle ; ses narines de lion se gonflaient au souffle d’un mystérieux orgueil.
Ce n’était pas André Maynotte d’autrefois. Dix-sept années de souffrance avaient ennobli la populaire et mâle beauté de ce front. Il y avait là un complet épanouissement de virile puissance, et il y avait aussi la douce empreinte du sacrifice.
C’était encore moins, comme on peut le penser, le masque pétrifié de Trois-Pattes, encore moins, s’il est possible, la paisible et matérielle expression du marchand d’habits normand, M. Bruneau.
C’était tout cela, pourtant, mais tout cela relevé, éclairé, si l’on peut ainsi dire, et dépouillé du déguisement moral que cette implacable volonté avait subi pendant si longtemps. Il y avait autant de différence entre ce visage jeune, hautain, rayonnant, sous son étrange couronne de cheveux blancs, et l’humble physionomie du marchand d’habits, qu’entre ce corps droit, sculpté richement comme un chef-d’œuvre antique, et la misérable carcasse du reptile humain, le commissionnaire paralytique de la cour des Messageries. Il avait fallu, on le voyait bien maintenant, une incomparable force d’âme pour soutenir pendant des années la torture de ce double mensonge. Il semblait, en effet, plus fort qu’un homme, et son calme égalait sa force. Aussitôt que la porte fut close, il dit :
– Je n’ai pas le désir de me venger, mais la volonté de punir : volonté froide, éprouvée, inébranlable. Dieu seul, désormais, pourrait mettre un obstacle entre ma main et le coupable. Quelles que soient les apparences, je suis juge. Ici est mon tribunal. Mon arrêt sera prononcé sans passion ni hâte. J’ai le temps. Nul ne viendra du dehors ; l’état-major des Habits Noirs a des intelligences partout et doit être averti déjà. Peu importe, le secret dévoilé, l’association mourra. Nul ne viendra de l’intérieur, cette maison est en fête, écoutez !
L’harmonie lointaine et joyeuse arrivait en effet comme un écho plein de moqueries. André Maynotte ajouta :
– Cet homme ne se défendra plus. Il a joué son va-tout. Il a perdu. Il est mort.
L’immobilité complète de Lecoq sembla ratifier cette sentence. Les deux témoins, le magistrat et le fonctionnaire, étaient, dans toute la force du terme, subjugués par l’intérêt de cette scène étrange. Le chef de division, homme timide et de milieu, cherchait une règle de conduite dans la contenance de M. Roland ; celui-ci, plus robuste d’intelligence et plus compromis aussi dans le passé, par l’énergie même de sa nature, subissait une sorte de fascination. Il y avait dans ce que venait de dire André Maynotte des paroles contre lesquelles tous deux éprouvaient le besoin de protester. Nul n’a le droit, assurément, de se constituer juge, surtout en sa propre cause, et il n’y a pas dans nos mœurs, surtout pour deux hommes tels que M. Roland et M. Schwartz, d’autre tribunal que celui qui délibère en robe rouge ou noire sous le crucifix, en présence de tous ceux qui veulent entrer par les portes grandes ouvertes.
C’est la loi, le recours et la garantie.
Ici, rien de tout cela. Des portes closes et une grille fermée entre les deux seuls témoins qui formaient l’auditoire, et l’arbitre dont le pied foulait la gorge de l’accusé. Pourtant, l’auditoire garda le silence.
C’étaient deux honnêtes cœurs : une vaillante nature et un paisible caractère, esclaves tous deux des formes acceptées, ayant vécu trente ans l’un et l’autre du droit payé par le fait, de ce qui doit être et de ce qui est.
Ils étaient frappés violemment par le drame présent et par les circonstances extérieures qui l’agrandissaient dans tous les sens à la taille d’un immense événement judiciaire, mais ils étaient touchés plus profondément encore par cet autre drame lointain dans lequel ils avaient eu des rôles, et qui venait se dénouer ici avec ses deux acteurs principaux, avec les accessoires aussi de sa principale scène.
La caisse Bancelle et le brassard ciselé avaient cette voix muette des objets matériels, qui parle plus haut que la voix des hommes elle-même. Dans le silence, la parole d’André Maynotte s’éleva de nouveau.
– Le présent vous a-t-il fait deviner le passé ? demanda-t-il en s’adressant aux deux témoins.
Et comme ils hésitaient tous deux, André ajouta :
– Dans la nuit du 14 juin 1825, cet homme s’introduisit chez moi, place des Acacias, à Caen, et me vola ce brassard, à l’aide duquel il a commis un crime. Cela vous semble-t-il prouvé ?
– Oui, répondirent les deux fonctionnaires à voix basse, cela nous semble prouvé.
– Pour ce crime, continua André Maynotte, la cour d’assises de Caen m’a condamné ; elle a aussi condamné ma femme. Sur ma femme et sur moi cette condamnation pèse toujours.
– Si les efforts de toute une vie… s’écrièrent à la fois les deux témoins.
Un geste froid d’André Maynotte les interrompit.
– Il y a des blessures, dit-il, que nul effort ne peut guérir, et je n’ai pas confiance.
Puis il reprit :
– Dans l’île de Corse, où je suis né, il est un repaire que, sans moi, les gens qui protègent votre société n’auraient jamais trouvé. Avant de mourir, je l’indiquerai du doigt, et j’aurai ainsi rendu à votre société le bien pour le mal.
« L’histoire qui va se terminer ici n’a pas commencé à Caen : c’était dans mon pays ; un soir, ce misérable, connu parmi ses pareils sous le nom de Toulonnais-l’Amitié, insulta une noble enfant que j’aimais sans espoir. Je la défendis. De là sa haine. Il n’eut pas alors, il n’a jamais eu la banale excuse de la passion, car cette femme que poursuivait son caprice, il l’a livrée à un autre.
« Cette femme était Giovanna-Maria Reni, des comtes Bozzo, Julie Maynotte, Mme la baronne Schwartz, votre victime, messieurs, car vous l’avez poussée dans un sentier qui n’a d’autre issue que la mort.
« Ne m’interrompez plus. Je sais que vous êtes des gens de bien : c’est parce que je sais cela que vous êtes ici. Vous ferez ce qu’ordonnera votre conscience.
« Mais j’étais homme de bien ; j’avais une femme de bien. La femme est perdue ; l’homme a subi les tourments de l’enfer, parce qu’un tribunal, composé de gens de bien, a jugé en tout honneur et en tout bien sur le verdict rendu par douze hommes de bien… Je n’ai pas confiance.
« Je ne veux, pour punir celui que je hais et pour sauvegarder ceux que j’aime, d’autre juge que moi.
« J’ai un fils à qui vous avez fait une bien cruelle jeunesse. Je n’ai plus de femme, quoique Julie Maynotte soit vivante. Je l’aime de toutes les forces de mon cœur ; elle n’a jamais aimé que moi. Entre nous deux, il y a un abîme.
« Elle était jeune. Parmi vos châtiments, il en est qui sont bien plus redoutables que la mort. Est-ce vous qui direz : « Cette voleuse a eu tort de ne pas se réfugier dans le suicide ? » On avait reconnu mon cadavre, sur une grève ; elle se croyait veuve : est-ce vous qui jetterez la première pierre à cette bigame ?
« Elle est bigame ; elle est voleuse ! elle, Julie, le saint amour de ma jeunesse ! Elles étaient aveugles et sourdes, les idoles païennes. Sous l’œil de Dieu vivant, y a-t-il donc place encore pour l’horrible fatalité !
« Votre loi est sur elle deux fois, comme voleuse et comme bigame. Cet homme qui est là, sous mon pied, savait cela. Il feuillette vos codes aussi souvent que vous. Vos livres sont ses livres. C’est votre loi même qu’il serre comme un carcan autour du cou de ses victimes.
« Cet homme est libre, puissant ; à ne consulter que vos registres, cet homme ne vous doit rien. Sans moi, les quatre millions qui sont dans cette caisse lui appartiendraient, il serait loin déjà, et une pleine fournée d’innocents, parmi lesquels sont vos fils à tous les deux, tromperait la légitime vengeance de la justice. Du moins pensez-vous qu’il y a des complices ? oh ! certes, une armée de complices.
« Alors le partage doit diminuer sa part ?
« Point de partage ! Ici, dans le sang qui a coulé de son bras, voici en quatre tomes, la dernière œuvre d’une étrange intelligence. Quatre millions encore : quatre millions de billets faux qui seraient devenus la proie des Habits Noirs, trahis cette fois, et trahis sans danger pour le traître, car cet homme n’avait qu’un seul complice : moi, un débris humain, un pauvre être qu’on tue en posant le pied dessus. Je ne devais pas voir le soleil de demain.
« Demain, loin du bruit éclatant autour de cette affaire, pendant que les innocents et les coupables se débattront sous votre main, celui-ci va marcher tête levée. Il est sûr de ceux-là mêmes qu’il a trahis. Nul ne prononcera son nom, parce qu’il est leur sauvegarde. Jusqu’à la porte du bagne et jusqu’à l’échafaud, ils espéreront en lui, d’autant qu’il a grandi de toute la hauteur de leur chute.
« Il est l’héritier d’une pensée hardie et qui peut-être eût réussi dans les mains de son auteur. Le voilà chez le roi. Il offre un instrument merveilleusement combiné pour occuper la tête d’un parti. Son offre répond à un désir passionné. Qui sait où va monter sa fortune ?
« Folie, n’est-ce pas ? folie, en effet, parce que me voilà !… mon instruction criminelle est finie. Voici l’acte d’accusation : Cet homme a essayé de m’assassiner en Corse ; il a réussi à me tuer moralement au palais de justice de Caen ; il a tenté de m’achever à Paris, chez lui, rue Gaillon, où je fus sauvé par une chère créature, qui depuis est morte sous ses coups ; il m’a hissé au gibet de Londres ; hier enfin, il a mis sur moi son dernier crime, le meurtre de cette belle et infortunée comtesse Corona, si bien que je serais encore sous les verrous, si le long apprentissage de la bataille ne m’eût enseigné l’escrime qui pare ses coups…
À ce moment, un bruit se fit entendre de l’autre côté de la porte principale, donnant sur le salon de M. Champion. Lecoq tressaillit sous le pied d’André et tendit l’oreille. C’était son premier signe de vie, depuis qu’il avait été terrassé. En même temps, la porte dérobée, communiquant avec l’hôtel, eut un imperceptible mouvement. Un rayon s’alluma dans l’œil de Lecoq.
Les autres ne prirent pas garde.
– C’est la trappe qui tombe sur quelque subalterne, dit André, faisant allusion au bruit venant du salon Champion ; cela ne nous importe point, et je continue. Le logis de Bruneau a été cerné après le meurtre de la comtesse. Il n’y avait qu’un mur entre le logis de Bruneau et la mansarde de Trois-Pattes. Ils savaient qui était Bruneau ; cela les empêchait de s’inquiéter de Trois-Pattes. Le déguisement était si bon, qu’ils avaient chargé Trois-Pattes de surveiller Bruneau !
« Il fallait cela. Il s’agissait de tromper un homme dont le regard perçait tous les masques. L’Habit-Noir, le Père, le Mogol, car le chef a ces noms dans la bande, était un esprit prudent, subtil et doué d’une adresse diabolique. Il a égaré longtemps mes recherches, faisant pour moi comme il avait fait pour la justice, et s’abritant derrière le baron Schwartz que j’avais tant de motifs de haïr. Il était le maître, celui-ci n’est qu’un valet ; il était la pensée, celui-ci n’est que le bras. Aussi voyez, dès que Dieu a atteint la pensée, le bras s’est paralysé.
« Je sais, je suis le seul à savoir le vrai nom de celui que vous appeliez le colonel Bozzo-Corona. Si Paris entendait ce nom, Paris tout entier viendrait en pèlerinage à sa tombe. C’était un vieux tigre ; il avait choisi pour mourir la seule jungle qui soit en Europe. Le dernier des bandits légendaires avait quitté dès longtemps ces forêts calabraises, où le pillage et le meurtre n’ont qu’un indigent produit. Il chercha un jour, et il trouva la grande forêt, la vraie forêt, la forêt de Paris, où le monde entier passe, caravane incessamment chargée de richesses. Ici, à Paris, après des années de victoires, l’ancien héros de grand chemin s’est éteint sous vos yeux, dans son lit, et vos cartes de visite emplissent une corbeille chez le concierge de son hôtel.
« Vous l’aviez sacré philanthrope ; nul d’entre vous n’avait reconnu le diable sous sa robe d’ermite. Autour de sa tombe, vous étiez rangés, écoutant des panégyriques. Dès son vivant, il avait assisté à son apothéose, et Paris tout entier avait chanté en chœur la légende de ses exploits. Je le vis une fois, en un théâtre subventionné par l’État, assis sur le devant d’une loge illustre, sourire en écoutant la musique d’un membre de l’Institut, adaptée du poème d’un académicien qui était l’épopée de ses anciennes fredaines. Paris célèbre volontiers les bandits ; aussi les bandits aiment Paris. Paris et le bandit s’applaudissaient, en vérité, l’un et l’autre dans cette élégante salle de l’Opéra-Comique, où celui qui vole et qui violente eut, de tout temps, auprès des charmantes femmes et des hommes intelligents le droit imprescriptible de bafouer la loi, représentée par les gendarmes.
« Ce bandit, que vous avez tous connu, qui s’était baigné dans le sang, et qui commandait aux Habits Noirs, après avoir régné sur les Camorres en Italie, avait un sobriquet qui va vous faire tressaillir, et qui restera son nom historique. On l’appelait…
Lecoq eut un brusque mouvement, et darda un regard avide sur la porte du couloir de M. le baron Schwartz. La porte avait remué.
– Prenez garde ! dit le magistrat, qui ne perdait pas de vue le bandit.
André Maynotte avait retiré, en parlant, le pied qui pesait sur la poitrine de Lecoq, et celui-ci restait couché comme une masse, André Maynotte répondit :
– Je n’ai pas à prendre garde. Je vous ai dit : cet homme a le sentiment de son impuissance. Il est vaincu trois fois : par ma loi qui est celle du plus fort, par votre loi à vous et par la sienne propre : la loi des Habits Noirs.
L’œil sanglant de Lecoq se tourna vers lui à ces derniers mots.
André Maynotte ouvrit les revers de son frac et montra un objet qui tranchait en sautoir sur la blancheur de sa chemise. C’était le scapulaire, légué par le colonel à la comtesse Corona.
André ajouta :
– Je suis le Maître de la Merci !
Lecoq laissa retomber ses paupières frémissantes, et reprit son immobilité. En l’espace d’une seconde, sa joue avait été pourpre et livide plusieurs fois.
Chacun put croire qu’André avait raison. Celui-là semblait terrassé pour toujours. Trois heures sonnèrent à la pendule de M. Champion.
– Le moment d’agir est venu, reprit André Maynotte en se rapprochant du grillage. J’ai dit tout ce qu’il fallait dire, messieurs, non point pour me venger de vous, mais pour que vous sachiez mesurer l’étendue de votre dette envers celle qui a nom Mme la baronne Schwartz. Nous sommes cinq à connaître son secret, qui peut la tuer comme un coup de poignard au cœur : vous deux, le baron Schwartz, cet homme et moi. Vous deux, avant de savoir, vous avez eu pitié…
– Vous vous trompez, monsieur Maynotte, l’interrompit le conseiller à voix basse ; nous n’avons pas le droit d’avoir pitié. Nous faisions ce qu’il fallait pour changer un doute en certitude… Dieu vous a suscité à temps.
– Bien, dit André ; maintenant que vous savez, votre devoir me répond de vous. Restent le baron, moi et cet homme. Le baron aime Julie et lui donnerait son sang. Moi… faut-il parler de moi ? Il n’y a que cet homme ! Depuis vingt ans, il plane sur notre vie comme un mauvais destin. Je viens de l’arrêter au moment où il touchait le but ; je viens de lui arracher sa proie, sur laquelle sa main avide déjà se refermait. Il est vaincu, il est brisé, il n’espère plus… Je me trompe ! il espère se venger en mourant, se venger de moi ! Il se plongerait tout vivant en enfer pour assouvir sa rage. Or, il sait où est mon cœur, il sait où me frapper. Julie n’est pas encore sauvée.
– En présence de nos témoignages, voulut dire le conseiller, les tribunaux…
– Je n’ai pas confiance ! l’interrompit André avec rudesse. Aujourd’hui comme autrefois, je veux qu’elle soit à l’abri pendant que les tribunaux jugeront.
« Je vous prie de m’excuser, messieurs, reprit-il plus calme. Il s’agit pour moi de sauver Mme la baronne Schwartz, et il ne s’agit que de cela. Si vous avez contracté envers moi quelque dette, quand vous l’aurez sauvée, nous serons quittes. Voulez-vous me servir comme je prétends être servi ?
Les deux fonctionnaires semblèrent se consulter. Ce n’était pas l’hésitation, car M. Roland répondit d’une voix ferme :
– Nous le voulons, monsieur Maynotte, quand même chacun de nous devrait, pour cela, briser sa carrière publique et chercher dans la vie privée la complète liberté d’agir.
André leur rendit grâce d’un regard et reprit :
– C’était pour quitter Paris et la France que M. le baron Schwartz avait opéré cette énorme rentrée de fonds. Le misérable que voici avait récemment démasqué ses batteries et le baron avait eu à choisir entre son amour et son ambition : sa femme était menacée. Quoiqu’on puisse dire contre lui, le baron Schwartz a du cœur ; je lui ai pardonné tout le mal qu’il m’a fait. Il faut que, dans une heure, M. Schwartz et sa femme soient loin de Paris. Tout était préparé ; le bal servait de couverture à cette fuite ; la chaise de poste attend.
– Mais vous ? fut-il objecté.
Car, en conscience, ce n’était pas ainsi, peut-être, que le magistrat et l’ancien commissaire de police avaient entendu la fuite de Mme la baronne Schwartz : il y avait là un grand amour partagé, deux époux qui se retrouvaient…
– Moi, je reste, prononça André lentement. On dit que le blasphème de l’athée est toujours une fanfaronnade et un mensonge. Moi qui blasphème votre justice, parce que votre justice a été aveugle et cruelle envers moi, peut-être suis-je comme l’athée. J’ai un fils ; je voulais lui rendre le nom de mon père. À cause de cela, je n’ai pas écrasé ce serpent quand je l’avais sous mon talon… Je le tuerai, si vous refusiez d’aider à la fuite de Julie, car un mot de lui perdrait Julie. Mais, si elle s’éloigne, le danger sera tout pour moi. Et ce sera moi, moi-même, le condamné de Caen, l’accusé de Paris, qui conduirai à vos juges le voleur de la caisse Bancelle et l’assassin de la comtesse Corona !
En même temps il fit glisser le verrou qui fermait le grillage. M. Roland lui prit les deux mains et l’attira contre lui.
– Vous couronnerez ainsi une noble vie, dit-il, avec une émotion profonde. Nous serons là. Je vous promets l’honneur, sinon le bonheur.
L’ancien commissaire de police porta la main à ses yeux où tremblait une larme.
Les quatre paquets de billets de banque qui étaient dans la caisse furent remis aux deux fonctionnaires.
Lecoq restait toujours immobile comme un cadavre. Le condamné de Caen échangea une accolade avec celui qui l’avait arrêté, avec celui qui avait instruit son procès criminel.
– Je me charge de cet homme, dit-il en refermant la grille. Quand la baronne Schwartz sera partie, envoyez ici votre justice ; elle nous trouvera tous deux.
Il était revenu auprès de Lecoq. Au moment où il prononçait son dernier mot, la porte du couloir tourna brusquement sur ses gonds en même temps qu’une voix de femme, une voix brisée, disait :
– André ! André ! je ne veux pas partir !
La baronne Schwartz, échevelée et les yeux brûlant de folie, était debout au-devant du seuil. À son cri, un cri de sauvage triomphe répondit de l’autre côté de la grille.
Avant qu’André, ému et surpris, pût tenter un mouvement, Lecoq avait roulé sur lui-même avec une agilité de serpent et traversé ainsi toute la largeur de la pièce. Déjà, il se trouvait à l’autre extrémité, debout et tenant à sa main un pistolet à deux coups.
– Oui ! oui ! grinça-t-il ivre de fureur et de triomphe, c’était quelque chose de bon qui était dans mon autre poche ! Oui, oui, je sais où te frapper, bonhomme ! hé ! Je sais où est ton cœur, et avant d’aller en enfer, je vais te payer toute ma dette d’un seul coup… Vois plutôt !
Son pistolet s’abaissa, visant Julie au sein, et la détonation éclata terriblement dans cet espace étroit.
Mais une forme humaine, glissant hors du couloir ouvert, plus rapide que la pensée, était au-devant de Julie. Ce fut le baron Schwartz qui tomba foudroyé.
André Maynotte et Toulonnais-l’Amitié luttaient déjà corps à corps semblables à un lion et un tigre : bataille furibonde et muette.
Ils roulèrent tous deux jusque auprès de la caisse, contre laquelle la tête d’André porta violemment. Lecoq, léchant l’écume de ses lèvres, parvint à dégager sa main, qui tenait le pistolet et l’appuya contre la tempe sanglante d’André, en poussant un sourd rugissement de joie ; les témoins s’élançaient ; ils seraient arrivés trop tard.
Ce fut Dieu qui frappa.
Lecoq était en dedans de la porte ouverte de la caisse, André en dehors. Au moment où Lecoq pressait la détente, André put saisir la porte et la poussa dans un instinctif et suprême effort.
Le coup de pistolet partit, mais la balle rencontra le lourd battant qui déjà virait.
Chacun connaît le poids de ces portes massives, chacun sait comme elles tournent libres sur leurs gonds robustes. André avait une force d’athlète, décuplée par la passion du moment. Ce fut une hideuse exécution.
La porte, lancée comme un boulet de canon, renversa Lecoq et se referma net, malgré l’obstacle de sa tête horriblement broyée, qui disparut, laissant un tronc mutilé…
André s’affaissa, évanoui.
La baronne Schwartz demanda d’une voix étouffée :
– Est-il mort ?
– Non, répondit M. Roland, qui lui tâtait le cœur.
Elle tendit alors ses deux mains au baron Schwartz, qui mourait, agenouillé à ses pieds, et qui dit :
– J’ai bien fait de ne pas me tuer. André avait raison, il y avait là un cœur.
Il appuya ses lèvres desséchées contre les belles mains de Julie et put murmurer encore :
– Devant Dieu qui sait comme je vous aimais, je jure que je ne suis pas coupable, mais…
Son dernier soupir emporta le restant de sa pensée. La balle avait tranché une artère.
Le bal Schwartz s’achevait, en des gaietés charmantes. Quand on danse, on n’entend rien, pas même le tonnerre.
Tout à coup, cependant, une rumeur sinistre courut comme un frisson. Deux hommes venaient d’aborder, la pâleur au front, ce haut personnage à qui nous avons gardé l’incognito.
Puis on entendit ces paroles qui allaient et venaient :
– M. Schwartz est mort. Les Habits Noirs…


Épilogue

 


I

 
Première représentation des Habits Noirs, drame en 5 actes et 12 tableaux, à grand spectacle, avec prologue, épilogue, sept décors nouveaux, changements et danses de caractère.
Introduction

Tel était à peu près le corps de l’affiche énorme qui portait en outre, dans un carré blanc, ménagé parmi la couleur général de deuil, répondant au titre :
– Mlle Talma-Rossignol débutera dans le rôle de la comtesse Fra Diavolo.
Chacun savait, dans Paris, que le théâtre de Merci-mon-Dieu jouait son va-tout sur cet important ouvrage. L’habile et intelligent directeur, qui côtoyait imperturbablement la faillite depuis un temps immémorial, avait fait des frais exceptionnels. Outre l’engagement de Mlle Talma-Rossignol, on avait six clowns entièrement inédits, trois sauvages des bords du rio Colorado, qui se nourrissaient de la chair de leurs ennemis vaincus, une dame assez adroite pour avaler des sabres et un soprano réformé qui devait dire la chanson de la Boue.
Au troisième acte, les banquises des mers polaires, grand panorama mouvant, animé par des ours blancs naturels. Au quatrième, le ballet des tueurs de tigres avec lumière voltaïque et enlèvement d’un ballon. Au septième tableau, embrasement général de la forêt. Les critiques sérieux pariaient pour un monstrueux succès tout le long du boulevard, en déplorant néanmoins les voies funestes où l’art s’égare depuis le décès prématuré de Voltaire.


II

 
Avant le lever du rideau

À l’orchestre, une société choisie faisait salon bruyamment.
– Je ne sais pas, dit Cabiron le lanceur d’affaires, comment ils ont placé des Indiens anthropophages dans une pièce éminemment parisienne.
– Il y a de tout à Paris, répliqua Alavoy. Quand on pense que nous avons déjeuné vingt fois chez ce colonel !
– Fra Diavolo ! une bourde audacieuse !
– Ma parole d’honneur sacrée ! s’écria Cotentin de la Lourdeville, j’ai vu le fameux scapulaire entre les mains de ce cher M. Maynotte. Le nom y était en toutes lettres : Fra Diavolo. Et les dates des batailles… ça et ça… Il avait eu le pape prisonnier dans l’Apennin, ce coquin-là ! Son vrai nom était Michel Pozza ou Bozza ; il avait déjà été pendu à Naples, comme chef de la Camorra, en 1806. Je ne me repens pas d’avoir prononcé quelques paroles bien senties sur sa tombe, parce que, en définitive, c’est un personnage historique.
– Fra Diavolo ! rue Thérèse ! murmura Mme Touban, coiffée de plumages. Comme c’est croyable !
Sensitive fredonna :
Voyez sur cette roche,

Ce brave à l’œil fier et hardi.

Son mousquet est auprès de lui

C’est son meilleur ami.

Il n’avait pas l’air de ça, dit Alavoy.
La Marseillaise ! cria-t-on du paradis.
– Si la maison Schwartz était tombée, dit M. Tourangeau, adjoint, qui occupait avec sa société des places de pourtour, c’aurait été une mauvaise affaire pour tout ce pays-ci.
– Tombée ! s’écria Mme Blot. Pourquoi ? Parce que le baron a reçu un coup de pistolet en défendant sa caisse… à ce qu’on dit, car l’ancien mari de sa femme avait bien des raisons pour lui chercher une querelle d’Allemand…
– La maison, fit observer M. Champion, remarquable par sa bonne mine, semble prendre, au contraire, un plus conséquent essor depuis que M. Michel et M. Maurice y apportent, respectivement, dans une direction éclairée, le fruit de leurs études classiques.
– En voilà un qui a fait un beau rêve ! risqua Céleste timidement, M. Michel !
Oh ! combien celle-ci était déchue depuis le nocturne et sentimental voyage de Versailles ! Il faut bien le dire : elle avait trouvé maître Léonide Denis plein de santé, et les yeux de M. Champion s’étaient enfin ouverts. Rendu prudent et adroit par l’habitude de la pêche, M. Champion n’avait point fait d’éclat, mais Céleste était traitée avec rigueur dans l’intérieur de son ménage. Elle pleurait bien souvent, se disant : « Si encore j’étais coupable ! »
À droite et à gauche, premier étage, il y avait deux loges entièrement grillées qui se faisaient face.
Aux secondes galeries, M. Pattu, ancien officier de la marine, accompagnait la reine Lampion dont la toilette faisait mal aux yeux. Par suite du décès de l’entreprise des bateaux-postes, M. Pattu était rentré dans la vie privée. Il administrait en qualité de prince conjoint, l’estaminet de L’Épi-Scié.
Après une petite secousse, causée par une descente, de police qui suivit la catastrophe de l’hôtel Schwartz, l’estaminet de L’Épi-Scié avait repris le courant de ses affaires, et ce bel établissement était aujourd’hui plus prospère que jamais. M. Pattu et la reine échangeaient de nombreux sourires à la ronde. Le titre de la pièce intéressait leur clientèle qui était amplement représentée à tous les étages de la salle.
Au paradis, vous eussiez reconnu Échalot, seul et sans Similor. Saladin n’était ni sur son dos ni sous son bras. Quelque malheur ! La tête d’Échalot pendait sur sa poitrine et il avait des larmes plein les yeux.
Il disait à ses voisins, des railleurs qui riaient de sa peine, imitant le chant du coq, gloussant, sifflant, mordant des pommes et humant avec délices les puanteurs asphyxiantes de cette atmosphère, il disait :
– L’enfant n’était pas né viable, gros comme un rat et avant les neuf mois, qu’il fut l’auteur innocent de la mort de sa mère. Il tenait dans ma casquette, qui devint son premier berceau. J’ai fait pour lui l’apprentissage de nourrice, étant fils naturel d’un ami qui n’a pas de soin et qui l’aurait laissé sans boire. Et maintenant qu’à l’âge de sa troisième année, il débute déjà sur la scène française, car c’est le phénomène vivant de la malice, Similor en profite pour avoir ses entrées et les quinze sous d’appointements qu’on me refuse à la porte sévèrement comme un chien enragé ; et que je suis réduit à payer ma place pour jouir de ses débuts de loin, sans pouvoir le presser sur mon cœur au moment du succès !
Il fondait en eau et faisait la joie de ses voisins. Trois coups sont frappés derrière la toile qui frémit : le chef d’orchestre lève son archet comme une épée exécutant la parade de prime. Un redoutable accord mineur éclate : musique imitative qui s’en révèle à la couleur du titre.
– À bas les chapeaux ! crie le parterre.
– Coupe ta tête, milord !
Et la claque applaudit pour se faire la main.
PROLOGUE – LA VENDETTA – LE BRASSARD

1er tableau : la Montagne. – Fra Diavolo et ses bandits sont campés dans des lieux déserts. Cent figurants, paysans, paysannes, soldats du pape prisonniers, bohémiens, etc., emplissent le décor dû au pinceau de quelqu’un. On a incendié le château. Rodolfo, le lieutenant de Fra Diavolo, amène la jeune Josepha, fille du seigneur et jure qu’il l’immolera, si elle ne cède pas à sa flamme. Chœur de bandits, musique du chef d’orchestre. Fra Diavolo entre avec fracas et conseille à ses subordonnés d’allier l’astuce à l’audace. Coup de fusil au lointain. On amène un étranger qui doit la vie à la fille de Fra Diavolo. Fasse l’enfer, dit Rodolfo, que nous n’ayons pas à nous repentir de notre clémence ! La nuit vient. L’étranger, qui est forgeron, lime ses chaînes et s’enfuit avec Josepha, la fille du seigneur ; elle est sa fiancée ! Réveil des bandits. Préparatifs de la poursuite, Rodolfo l’avait prévu ! Si vous voulez réussir dans vos desseins, dit Fra Diavolo, troublé au milieu de son premier sommeil, unissez, ô mes enfants, la hardiesse à la prudence.
2e tableau : l’intérieur de la maison du jeune forgeron à Poitiers (changement demandé par la censure) ; Paolo (André) et Josepha, l’ancienne fille du seigneur, travaillent, l’un à repriser un brassard, l’autre à raccommoder des langes de son enfant, car leur union a été féconde. Le fruit est dans son berceau. Nous savons si Saladin est capable de remplir comme il faut ce rôle de l’enfant de carton ! Paolo sort pour se rendre chez le plus riche banquier de la ville. Rodolfo entre déguisé en pèlerin. L’angélus sonne. Josepha va chercher la croix de sa mère pour la passer au cou de son enfant. Rodolfo emporte le brassard en disant : « Ô ma vengeance ! » Rentrée de Paolo joyeux. Projets d’avenir. On compte l’argent de la tirelire. Arrivée des gendarmes. La caisse du plus riche banquier de la ville a été forcée, et le brassard porte témoignage contre Paolo qui est arrêté. « Il me reste au moins mon enfant ! » s’écrie Josepha qui s’évanouit non loin du berceau. Mais Rodolfo entre à pas de loup en murmurant : « Ô ma vengeance ! » Il fourre Saladin dans sa poche avec la croix de la mère de sa mère, et s’exhale, pendant que l’orchestre exécute un sombre bourdonnement, analogue à cette circonstance fâcheuse.
Nota. On aperçoit, dans la coulisse, la tête orgueilleuse de Similor qui s’avance trop pour suivre des yeux le paquet où est Saladin. Du haut du paradis, Échalot verse des larmes de triomphe sur le parterre en criant :
– Saladin ! mon fils ! si sa malheureuse mère le voyait !
On vocifère : « À la porte ! » Quelques oranges circulent, et des voix autorisées proposent déjà : « Orgeat, limonade, bière ! »
Dans la coulisse, Etienne, pâle comme un mort, l’œil hagard, les cheveux hérissés, se promène entre les portants. Personne ne lui parle. Savinien Larcin et son collaborateur, M. Alfred d’Arthur, sont au contraire, entourés et choyés par les gens du théâtre. L’habile directeur lui-même daigne leur sourire.
3e tableau : la prison. Cellule de l’Habit-Noir. Paolo est seul. Rodolfo s’est fait geôlier pour savourer sa vengeance. Monologue où Paolo se raconte à lui-même la fuite de Josepha. La fille de Fra Diavolo (Mlle Talma-Rossignol lui apporte une scie et des consolations. Il coupe ses barreaux et s’élance dans le vide en criant : « Cieux ! protégez l’innocence ! » À ce moment, Rodolfo entre pour lui annoncer qu’il est condamné à mort. Ne le trouvant plus, il jure de se venger.
4e tableau : le parvis de Saint-Germain-l’Auxerrois (changement demandé pour dérouter l’opinion publique et prévenir les allusions) ; mariage de Josepha, sous le nom d’Olympe, avec le jeune usurier Verdier qui lui a fourni un faux acte de décès de son premier mari. Fra Diavolo est devenu marguillier de cette paroisse sous le nom du colonel Toboso. Rodolfo s’appelle maintenant Médoc et intrigue afin de se venger.
Les cloches sonnent pour le mariage. Procession de jeunes vierges portant des fleurs. Paolo arrive très fatigué d’un long voyage. Il se raconte derechef à lui-même comment, ne pouvant plus résister à son impatience, il a bravé tous les dangers ; il s’introduit dans l’église. On entend un cri. Paolo revient tomber sur les degrés en disant : « C’est elle ! » Rodolfo accourt, l’examine et dit : « C’est lui ! » Il l’emballe dans un fiacre. « Ô ma vengeance ! » La noce sort de l’église et les jeunes filles effeuillent leurs fleurs en souriant.
5e tableau : la maison du marguillier, rue Thérèse. Fra Diavolo, fatigué de courir d’affreux dangers, s’est transformé en citoyen paisible. Il feint d’accomplir de bonnes œuvres tout en continuant de commettre une multitude de crimes. C’est chez lui que le fiacre a déposé Paolo évanoui. Rodolfo veut l’immoler tout de suite, expliquant que la vendetta est une habitude corse ; Fra Diavolo objecte qu’il est bon d’unir la fermeté à la circonspection. Pendant cela arrive Fanchette (Mlle Talma-Rossignol, qui peut jouer les âges, depuis dix ans jusqu’à soixante ans, tel est son engagement). Fanchette se moque de Rodolfo, caresse le marguillier, et rend la vie à Paolo par un moyen nouveau. Le marguillier sait tout : il engage Paolo à la prudence, puisque le mariage est accompli, et lui donne les moyens de passer en Angleterre où il le fera pendre. Comment ? par son influence. Où la prend-il son influence ? Quoique marguillier, il est le chef des Habits Noirs ! Au moment où Paolo part, Fanchette entre en berçant le petit enfant dans ses bras. On voit bien qu’il n’est pas de carton, car il crie et tend ses petits bras vers la porte où est sorti son père. Tableau touchant. On distingue à son cou le cordon de la croix de sa mère.


III

 
Entracte

C’est très mignon, dit Alavoy, qui ruisselait de sueur.
– C’est absurde ! répliqua Sensitive, sec comme allumette. Un critique sérieux se tourna vers lui, le salua et ajouta :
– Monsieur, les tragédies de Corneille étaient écrites avec beaucoup plus de soin.
– Est-ce que l’histoire du faux Louis XVII sera là-dedans ? demanda Mme Touban.
– La censure ! fit Sensitive en haussant les épaules.
Au paradis, Échalot se trouvait mal et devenait l’objet des attentions de ses voisins. On lui fourrait des pommes dans la bouche, on lui offrait du tabac sous diverses formes, on l’inondait de bière, on le comblait de quartiers d’oranges.
– Comme il a bien crié ! murmura-t-il quand ces soins intelligents lui eurent rendu le calme. Ça sera un Laferrière avec le temps, ce polisson-là !
L’instant d’après, Similor, transformé par la prospérité et ressemblant presque, tant il s’était profondément nettoyé, à un marchand de lorgnettes, parut à l’entrée de l’amphithéâtre avec l’enfant, dont le rôle était achevé. L’enfant passa de main en main jusqu’à Échalot, qui tendait vers lui ses bras tremblants. Saladin n’avait pas grandi ; il était mièvre et pointu, sa tête étroite se couronnait de cheveux rudes d’un jaune grisâtre ; ses yeux effrontés tenaient toute sa figure. Il y a des singes comme cela, ou bien figurez-vous le diable quand il était tout petit.
– Toi, tu es mon joli ! s’écria Échalot en l’étouffant de baisers.
– Ne va pas me l’user, gronda Similor, il vaudra cher.
Échalot l’éleva au-dessus de sa tête.
– C’est artiste, dit-il, ça va avoir son nom imprimé.
Il ajouta avec noblesse en s’adressant à Similor :
– Je ne t’en dispute pas le bénéfice pécuniaire, Amédée, mais c’est à moi la moitié de son cœur.
La société du pourtour écoutait M. Champion qui pérorait ainsi :
– Moi seul peux vous dire la vérité tout entière sur ces sujets délicats. On m’avait intéressé par le danger de mes lignes dont la collection est la première de la capitale. Je me croyais sûr de l’intérieur de ma famille ! ajouta-t-il en jetant à Céleste un regard cruel. L’histoire des causes célèbres présente peu d’exemples de vols combinés avec une pareille science. On mit les scellés sur toutes les issues de mon domicile, et je fus obligé de coucher à l’auberge. La caisse ne fut ouverte que le lendemain au jour, en présence de notre sieur Michel, dont on ne connaissait pas encore l’état civil, mais qui avait procuration de Mme la baronne, laquelle, par testament en due forme, était légataire universelle de feu M. le baron, sauf les droits et réserves de Mlle Blanche, présentement épouse de notre sieur Maurice Schwartz. Il y eut des difficultés matérielles pour ouvrir : des lambeaux d’étoffes, des muscles broyés restaient forcés entre le battant et le seuil du coffre-fort ; car vous n’ignorez pas que M. Lecoq, chef présumé de l’association des Habits Noirs avait été virtuellement guillotiné par la fermeture de la caisse. Les hommes de l’art trouvèrent le fait très curieux, mais expliquable ; la caisse, construite pour un autre usage, avait agi, dans ce cas particulier, comme une paire de cisailles : c’est le propre mot des hommes de l’art. Et si vous voulez venir visiter ça, un matin, vous verrez quelle qualité d’acier ; les angles tranchent comme des rasoirs ; nous nous amusons à couper, par le même procédé, divers objets de peu de valeur ; j’en ai fait collection en vue des personnes qui désirent se rendre compte. La chose véritablement étonnante c’est qu’il fut trouvé, sous le cadavre, dudit M. Lecoq, quatre liasses de faux billets de banque, imités aux pointes d’asperges ! Je les ai tenus dans ma main : c’était à se demander si on avait la berlue. On en saisit là pour quatre millions !
– Quatre millions ! répéta le pourtour. Adolphe continua :
– Vous souvenez-vous de la soirée du dimanche, trois jours avant l’événement, dans la voiture de Livry, où nous étions, diverses soustractions furent commises…
– Ma boîte d’argent, s’écria Mme Blot.
– Celle de Mme Champion, qui était fort belle, ayant coûté quatre-vingts francs en fabrique, et mon propre portefeuille. Je soupçonnais dès lors…
– C’est bien rare, l’interrompit M. Tourangeau, qu’on signale des voleurs dans ce pays-ci.
– Vous avez joliment bavardé ! ajouta la veuve de l’huissier. Vous aviez défié les Habits Noirs !
– Désormais, bien fin qui connaîtra la couleur de mes paroles ! Le poisson est muet, cela fait sa force. C’était pour arriver à vous conter un détail, en preuve de l’adresse diabolique de ces coquins. Vous savez, Médor, le chien qui avait ma confiance. Ça m’étonnait qu’il n’eût pas aboyé. Quand j’allai, le lendemain de l’événement, pour lui porter sa nourriture, je vis qu’on me l’avait changé contre un animal de la même espèce, mais privé de vie et empaillé…


IV

 
Le drame

LA CAVERNE DES BANDITS – LA CHANSON DE LA BOUE

– Pi… ouitt !
C’est ainsi que les voleurs s’appellent entre eux dans les mélodrames, afin que nul n’en ignore. Ils ont peur de n’être pas découverts. Sous l’aqueduc d’Arcueil, construction romaine, il est un profond souterrain. C’est là qu’Édouard, fils de Josepha, a grandi parmi les mauvais exemples. Pi… ouitt !
Pi… ouitt ! On le place chez le baron Verdier dans un dessein coupable. Ses amours avec la comtesse Fra Diavolo, rôle de genre, confié à Mlle Talma-Rossignol. Il est chassé de la maison parce que le baron ressent les tourments de la jalousie. Les boutons de diamant. Grande scène à ce propos entre Olympe Verdier, l’ancienne femme de Paolo, et la jeune ingénue Sophie.
Cela fait trois tableaux très intéressants. Au quatrième, nous sommes sous les ponts, décor dû au pinceau. La comtesse Fra Diavolo chante la chanson de la boue avec un succès flatteur. Pas de sergents de ville. Trois-Pattes veille et dissimule, mais dans une intention louable. Il désire se procurer le scapulaire de la Merci. M. Médoc (qui n’est autre que Rodolfo), a la même ambition ; il entasse dans ce but intrigues sur supercheries et entraîne le baron Verdier dans le piège. Tableau d’intérieur : Édouard et Sophie, amour pur. Vie respectable de la vieille mère qui veut donner des acomptes.
Sixième changement, à vue : l’estaminet de L’Épi-Scié. Danse de caractère, dix-huit billards, six clowns, trois cannibales. Dame instruite à avaler des sabres. Fra Diavolo faux marguillier, est assassiné par ses propres Habits Noirs ! Olympe Verdier retrouve au cou d’Édouard la croix de sa mère ! ! ! Trois-Pattes surprend le secret des bandits de la montagne ! ! !
– Pi… ouitt !
– L’harmonie du ruisseau. Polka de la poudrette.


V

 
La salle

Le mérite d’une œuvre d’art est dans la simplicité, professa le critique sérieux. L’école de Beaumarchais fut déjà une décadence. Mais il était doué de beaucoup d’esprit naturel.
– Est-ce que nous allons voir la caisse guillotiner ce pauvre Médoc ? demanda Mme Touban à Sensitive ; ce serait roide !
– La censure, répondit le poète.
– Ils ont glané ça et ça, fit observer Cotentin, mais c’est châtré, cette machine !
– Mais enfin, dit Céleste, le trésor du colonel ?
Depuis la mort du baron Schwartz, M. Champion, dans les grandes circonstances, imitait son laconisme.
– Descente de police, là-bas, en Corse, répondit-il. Ruines du couvent fouillées. Pas de résultat. Couvent miné, sauté, néant !
– Les Habits Noirs existent donc encore ? demanda l’huissière. Adolphe haussa les épaules.
– On en a coffré une demi-douzaine, tout au plus : Cocotte, Piquepuce, le fretin. J’ai vu ces choses-là de près, puisque l’instruction se fit dans ma propre chambre…
– Contez-nous donc l’instruction.
– Eh bien ! il y avait deux témoins, car ce M. Bruneau, qu’on nomme ouvertement M. André Maynotte, depuis qu’il y a ordonnance du roi pour sa sauvegarde…
– Le premier mari ! dit Mme Blot.
– Le père de notre sieur Michel, oui ; ce M. Maynotte, disais-je, avait pris la poste et Mme la baronne l’avait suivi. Je trouvai ça inconvenant, mais la suite a démontré que c’était la nature. Les deux témoins étaient le conseiller Roland et le chef de division Schwartz ; pas de la petite bière ! Ils déclarèrent tout d’abord avoir envoyé leur démission à leurs ministres respectifs, ayant désormais à remplir un devoir sacré incompatible avec leurs fonctions publiques. Ils établirent que M. Schwartz avait été assassiné par M. Lecoq.
– Médoc ! ah ! le coquin de Rodolfo !
– Et que M. Bruneau, sans malice aucune, avait refermé la porte de la caisse sur ce sanguinaire scélérat qui était en train de décharger dans sa poitrine, à lui, M. Bruneau, le second coup de son pistolet…
– Mais comment tout ce monde était-il là ?


VI

 
Les coulisses

Le dernier tableau s’achevait. Olympe Verdier, entourée de cadavres, remerciait son Dieu, Etienne et Maurice tombèrent dans les bras l’un de l’autre derrière la toile de fond.
– Tu t’es donc marié ?
– Tu as donc fait recevoir enfin ta pièce ?
– Oui, répondit Etienne d’un air sombre, ma pièce.
– Pourquoi ne viens-tu pas nous voir ? reprit Maurice, que de choses dans ces deux années !…
– Oui, gronda Etienne, que de choses !
– Olympe Verdier, ma chère et charmante mère, est redevenue Julie Maynotte ; M. Bruneau a vu la fin de ses traverses…
– Je ferai une autre pièce avec ça…
– Ah ! non ! celle-ci suffit pour ta fortune et pour ta gloire.
– Pour ma fortune ! dit Etienne ; sur dix pour cent de droits, j’ai donné quatre pour cent à M. Alfred d’Arthur et quatre pour cent à M. Savinien Larcin…
– Ah ! diable ! restent deux pour cent, c’est maigre !
– Le directeur s’en est contenté, fit Etienne avec un soupir.
– Alors, il ne te reste que la gloire !
– L’auteur ! l’auteur ! cria la salle en ce moment. Etienne s’arracha une forte poignée de cheveux.
– Messieurs, annonça le grand comédien, chargé du rôle de Trois-Pattes, le drame que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous est de MM. Alfred d’Arthur et Savinien Larcin !
– Eh bien ! et toi ? demanda Maurice.


VII

 
Sortie du théâtre

Ça ne fera pas le sou ! pronostiqua Sensitive.
– En voilà pour deux cents représentations, dit Tourangeau. J’y enverrai tous les gens bien de ce pays-ci.
– Mais on ne révèle pas le fameux secret renfermé dans le scapulaire, fit observer Mme Touban.
– Racine eût fait autrement que cela ! déclara le critique.
– Pour vous finir, dit Adolphe Champion à Mme Blot, l’ancien conseiller et l’ancien commissaire de police travaillent comme des nègres à la révision du procès de Caen. Edmée, Mme Michel, a voulu que tous les créanciers de M. Bancelle fussent payés intégralement et la pauvre vieille Mme Bancelle est morte bien heureuse. Mme Maurice a une jolie petite fille, Mme Michel a un beau petit garçon, la maison va comme un charme. Mme Maynotte est belle à faire trembler… et moi, je pêche deux fois par semaine.
– Mais, demanda la veuve de l’huissier, cette affaire du faux Louis XVII !…
– Mon cher marquis, disait le puissant ami de Gaillairdbois en sortant avec lui d’une loge grillée, ce Lecoq était un mâle ! Le roi est de plus en plus amoureux de son cruel faubourg. Retrouvez-nous donc ce petit truc qui a le nez de Saint Louis !
– La voiture de M. Maynotte ! cria un grand laquais.
– Tiens ! dit Gaillardbois, ils étaient dans l’autre loge grillée, en face !
Avant de monter dans son équipage, le puissant ami du marquis décacheta un pli qu’un homme décent venait de lui remettre.
– C’est un épilogue, murmura-t-il. Le comte Corona vient d’être poignardé dans la campagne de Sartène par le nommé Battista, cocher de sa femme. Une jolie personne.
Et il ajouta, en s’adressant à ses gens :
– À la préfecture !


VIII

 
Le café du théâtre

Des grogs en quantité, quelques bavaroises. Unanimité de cigares.
– La petite Talma n’aura pas la vie pure !
– Laferrière n’a plus que douze ans…
– Etienne ! s’écria Savinien Larcin en réponse à une question indiscrète, quel Etienne ? Connais pas cet oiseau-là.
– Si la censure avait voulu laisser un peu de liberté, professait Alfred d’Arthur au milieu des complimenteurs, la maison Schwartz aurait bien acheté le manuscrit deux ou trois cent mille francs. Attendons le réveil du peuple !
– Envoyez-moi la brochure, dit le critique sérieux à Savinien. J’ai noté çà et là quelques tournures de phrases qu’on ne trouve pas dans Laharpe. À propos, comment vous excuser auprès du public d’avoir escamoté le fameux secret des Habits Noirs ?
– En annonçant notre prochain drame : Le Secret de la Camorra ou Fra Diavolo au couvent de la Merci.